SCUBA - PHOTOGRAPHY

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l'actualité sous-marine en image

Apprendre à vivre avec le requin

Le courrier des lecteurs est (souvent) lucide, en prenant exemple sur celui de Thierry Denys.

Les études passées, sur l’analyse d’un risque d’attaques de requin, ne peuvent servir de repère à identifier l’éventualité d’une nouvelle attaque.

Pourquoi ? Car les modifications de l'environnement à prendre en compte dans cette étude sont si complexes qu'elles ne peuvent être modélisées et donc ne peuvent donner lieu à aucune étude statistique fiable. Notre environnement bouge tellement vite que nous ne connaissons pas et ne pouvons pas connaître les conséquences de ces évolutions sur le comportement des requins. Nous ne comprenons d’ailleurs pas les évolutions qui ont amené les accidents récents. Alors imaginer ceux à venir est un défi impossible à relever. Le calcul de probabilités est ce qui concerne les évènements naturels à venir est insensé, littéralement "n'a pas de sens".

Car savoir qu'il y a 0,02% ou 0,002% de chance qu’un requin attaque de nouveau, au fond quelle importance ? Nous pouvons tout faire pour tenter de réduire ce risque, mais nous devons aussi et surtout accepter que la nature soit plus forte que nous et qu’elle balaiera nos statistiques d’un revers de main quand elle le voudra, à la prochaine attaque. Nous sommes à la limite, ou au delà, de nos capacités de raisonnement car nous ne savons pas, dans notre mode de pensée, inclure ce qui va arriver dans le futur, donc calculer des probabilités dans un univers complexe et incontrôlé. Si un "banc" de requin passe, quelle évolution des probabilités, si il y a une fuite des réseaux de traitements d’épuration des eaux qui amène plus de nourriture, quelle évolution de probabilités, si un requin est blessé par des pêcheurs et devient agressif, quelle évolution des probabilités, et le réchauffement des eaux de mer, quelle évolution des probabilités ?

Il arrivera immanquablement qu’une agression se produise un jour ou l’autre en dépit de multiples précautions. Regardons Fukushima….la probabilité était infinitésimale, mais c'est arrivé. L’analyse du mode de pensée statisticien qui fait croire que 0,0000005% de chances que cela se produise, est égal à : ça ne se produira jamais, a failli. Ce ne sont pas les statisticiens qui ont tort, c'est notre regard sur la statistique qui est erronée.

Incapables de reconnaître que nous ne savons pas ce qui va arriver, nous essayons de mesurer, construire des probabilités pour nous rassurer et essayer de rationaliser ce qui ne peut l'être. Nous devons cependant bien reconnaître l'impuissance de la science et des techniques à nous permettre de prévoir la prochaine attaque, et donc les limites de l'homme face à la nature. Et comme nous croyons devoir des réponses aux citoyens-électeurs, nous échafaudons des théories et des probabilités. Dont les réponses sont assimilables à ce que Chomsky nomme propagande. Autrement dit, des mots trompeurs pour cacher un fait que les élus ne peuvent accepter et encore moins divulguer: ils ne savent pas.

Il est de la responsabilité collective de nos décideurs et de nos chercheurs de nous amener sur les bonnes questions, de nous aider à sortir de notre mode de pensée historique. C'est une révolution de mode de pensée énorme, elle remet en cause bien des croyances, et nous laisse bien seuls face à l'adversité. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas de modèle. Alors nous nous rattachons au seul modèle que nous ayons: le modèle économique coûts-bénéfices ou risques-avantages. Toute la difficulté, c'est que changer de paradigme nécessite temps, formation. Tout le contraire de réagir à chaud et faire des coups médiatiques, tout le contraire du système actuel.

Le mode de pensée existant, c’est de vouloir tout calculer, tout maîtriser. C'est la clé de notre incapacité à vivre avec la nature : nous voulons la réduire, la soumettre, pas vivre avec elle en respectant son fonctionnement et en admettant nos limites.

Là nous sommes dans l'écologie : même les requins ont des droits. Enfin devraient en avoir.

Cette affaire pose aussi la question de la représentation de la nature dans nos lois, de son statut juridique. Tant qu'il n'y aura que l'homme de défendu, la nature perdra toujours. Et in fine l'homme perdra car l'homme est "dans" la nature. Donc ne laisser aucun droit à la nature c'est entrer dans les théories de Illich : l'outil se retourne contre son utilisateur. L'hôpital génère des maladies nouvelles, la hausse du PIB génère un accroissement de la pauvreté, les voitures ne permettent plus de circuler rapidement, et ce qui est sensé protéger l'homme se retourne contre lui, tuer les requins casse la chaine alimentaire et appauvrit la nourriture de l’homme. Et cela nous berce dans l’illusion que nous avons tous les droits, que la planète est faite avant tout pour l’homme.

Nous ne pouvons pas faire abstraction du contexte ni du poids des "peurs ancestrales" bien remises en avant en ce moment dans ces questions de loup et de requin, ni du système médiatique dans lequel nous sommes et qui se régale de ce type de sujet. Ces éléments rendent encore plus difficile le changement de regard sur la nature.

Le mode de pensée "rationnel" n'est probablement pas celui de l'analyse actuelle.

La question, en synthèse, est probablement posée à l'envers : ça n'est pas quel est le risque requin, mais comment vit-on avec la certitude que le requin attaquera à nouveau ?

Et ça amène des réponses différentes sur ce que nous avons à faire face aux risques de la nature.

La solution trouvée par l'Etat, prélever pour étudier, est un compromis. Et ce compromis vole en éclats car il ne satisfait globalement personne : ni les surfeurs ni les protecteurs de l’environnement, ni les défenseurs des requins.

Alors on fait des études dont on attend…quoi ? Elles nous donneront des indications, mais ne pourront jamais prédire la prochaine attaque. Elles seront utiles pour mieux connaître le requin, pour limiter peut être le risque dans les conditions actuelles, mais ne pourront servir de base car les évolutions des systèmes sont trop rapides. Et là on ne peut accuser la nature mais l’homme, qui est à l’origine de tous les bouleversements dans l’environnement.

La réserve marine garde manger qui augmenterait le nombre de requins ? Tuer les squales pour rassurer la population ? Prouver qu’il n’y a pas de risque en nageant au milieu de l’océan sans protection ? Ce sont des réponses adaptées à la société médiatique, mais ce ne sont pas des réponses à la question de la cohabitation ancestrale et à venir de l’homme et du requin à la Réunion.

Vivre au milieu de la nature, c’est reconnaître qu’elle a des droits, que nous avons des limites dans notre connaissance de ses manifestations et réactions. Vivre à la Réunion, c’est accepter de vivre, entre autres, avec un ciel bleu, des cyclones, des flamboyants et des requins...

Thierry Denys

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