SCUBA - PHOTOGRAPHY

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l'actualité sous-marine en image

Le dernier voyage du SOR

L’aurore fraiche et bleutée dévoile légèrement les enrochements roses de l’avant port et se lève sur un curieux attelage progressant doucement entre les feux d’entrée de la passe : La vedette « La daurade » remorque au ralenti une longue et inquiétante masse métallique sombre aux allures de sous marin privé de son kiosque.
A son bord se trouvent cinq plongeurs du port et un pilote qui participent en silence à la délicate manœuvre, car une longue route reste à faire avant d'immerger au large la longue péniche remplie à ras bord de poteaux électriques de béton désarticulés par la neige de l'hiver 1980.

Bernard, Tony, Yves, Alain et Jean, quelque peu anxieux, surveillent tout particulièrement les ouvertures percées au chalumeau sur sa ligne de flottaison, redoutant le clapot qui risque d’en frapper les flancs, car la bouée marquant l'emplacement de l'immersion se trouve bien loin à l 'Est...Eugène, impassible, est à la barre, et la coque vibre harmonieusement sous nos pieds.
Fort heureusement, la Tramontane somnole quelque part au Nord Ouest, et la brise thermique attend, sous le regard enneigé du Canigou, un réchauffement des Albères voisines pour leur apporter une féminine et rafraîchissante caresse.
Plusieurs lamparos au ventre luisant de sardines et d’anchois en route vers le port stoppent afin de nous laisser le passage, tandis que les chalutiers s'éloignent discrètement vers un large qu’ils n’auraient pas dû quitter. Pas un seul petit métier en vue ce matin...
La VHF bruisse des conversations entrecoupées et des formules mystérieuses dont le canal 10 a le secret tandis que la Daurade met le cap au 70 ° afin de compenser un courant de Nord susceptible d’éloigner l'ensemble du but du remorquage.


La péniche SOR fait route vers sa dernière demeure, après un long séjour dans un port de Mer dont nul ne sait par quel hasard elle y était parvenue.
Victime de nombreux pillages, elle avait fait par contre le bonheur de myriades de moules qui avaient trouvé sur sa coque un lieu d’épanouissement idéal.
Les gars du port, soucieux avant tout de protection de l’environnement marin, avaient rapidement compris l'utilité de l’immersion de SOR : En effet, les fonds de 30 mètres situés près de la roche du RAFAR étaient régulièrement ravagés par les méfaits d’un chalutage sauvage qu’il importait de dissuader. De plus, la position de l’endroit choisi se prêtait tout à fait à l’installation d’une bouée d’atterrissage enchainée à ce gigantesque corps mort, puisque la péniche serait lestée de plus de 120 tonnes de poteaux électriques brisés que les services d’EDF ne savaient comment détruire.

Nos plongeurs avaient enfin rencontré un jeune érudit adepte, comme eux, des récifs artificiels, qui affirmait avoir inventé une cage à poissons capable de résister à la terrible houle d 'Est en mer ouverte. Le maire semblait en outre très intéressé par le financement de cette expérience, car la survie de la pêche professionnelle était l’une de ses préoccupations majeures.
Cette croisière surréaliste porte donc bien des espoirs, et notre équipage commence à se détendre et enfourne un solide casse croûte matinal tout en observant la péniche qui semble animée d’une nouvelle jeunesse, car elle glisse maintenant sans effort, ainsi qu’en témoigne l’amollissement du câble de remorquage.


C’est donc très progressivement que la Daurade baisse de régime, afin de ralentir les ardeurs navigantes du monstre noir, car la bouée est maintenant en vue et nous envoie de rougissants signaux.
Alain dételle alors la remorque, frappe une ligne de vie surmontée d’un signal sur le pont de la péniche afin de la retrouver aisément, et actionne sans tarder la lance à incendie qui inonde rapidement la cale de la puissance de son jet.
L’eau qui s’insinue par les ouïes découpées au ras de la flottaison pèse sur le bateau dont la coque s'enfonce régulièrement sous la surface. Sa proue plonge légèrement, vers l’avant, comme si elle voulait apercevoir le fond qui l’attend...Objets inanimés...
Et tout à coup, un énorme vacarme se produit : tous les poteaux de béton, glissant brusquement vers la proue, s’entrechoquent et butent violemment contre la paroi métallique, entrainant l’ensemble dans un plongeon aussi vertical qu’inattendu marqué par une somptueuse révérence de la poupe dont le safran désorienté nous salue une dernière fois.

Après avoir longuement contemplé le sillage circulaire seul témoin de ce rapide engloutissement, nous amarrons la Daurade à la bouée, enfilons sans mot dire nos équipements de plongée, et sautons à l 'eau pour une première qui sera suivie de centaines d 'autres plongées sur ce site étonnant : passés 15 mètres dans le bleu, nous traversons une couche d 'eau froide et trouble, la « menthe à l 'eau », que les plongeurs du coin connaissent bien, et rejoignons notre péniche qui repose bien à plat sur un fond de graviers, derrière un gros cratère, alors qu’ 'un scintillant nuage de millions de bulles minuscules s 'élève de sa cargaison qui semble prendre plaisir à respirer son nouvel élément.


Nous remontons à bord sans tarder, envoyons un rapide avisnav de sécurité au Crossmed et rentrons lentement au port, très impressionnés par la grandeur du spectacle que nous avons provoqué. Dès le lendemain, nous revenons sur les lieux afin d’enchaîner la bouée d’atterrissage au guindeau de SOR : manœuvre périlleuse, que les plongeurs exécutent avec brio, filant la longue et lourde chaîne et sa grosse manille le long du câble de la bouée laissée la veille, préalablement raidie au treuil.


J 'éprouve alors une immense fierté teintée de respect pour ces plongeurs tous employés au port qui ont accepté, gratis pro Deo, de prendre une part aussi active à cet événement, et je sais que leur opiniâtreté et leur courage nous permettront de poursuivre le but que nous nous sommes fixés ensemble : Je pense déjà à la cage à poissons inventée par Luc Hardy, à un élevage de coquillages, à l 'élaboration d 'un gros récif artificiel, car Jean Duclerc me l 'a promis, mais c 'est une toute autre histoire...

 

C’est à vous, mes copains du port de Saint-Cyprien, que je dédie ce témoignage de votre dévouement.

 

Yanis Efthimiopoulos

 

 

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