SCUBA - PHOTOGRAPHY

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l'actualité sous-marine en image

Les brèves de Yanis

Dans la continuité des brèves bio de Sir Pascal Zani, bien suivies et appréciées de tous, j’ai souhaité vous proposer une autre plume émérite et enjouée. C’est en septembre dernier, lors de la rédaction de l’article Plongée Vintage , que j’ai fait la connaissance de l’inclassable Monsieur Yanis Efthimiopoulos, membre actif du groupe Plongée Vintage et figure emblématique de la Grande Bleue catalane.

Cet amoureux de la littérature fut le directeur du port de pêche et de plaisance de Saint Cyprien où il conduisit une grande expérience d’aquaculture et de la faune halieutique

 

En parallèle, il fut missionné par le président des PO pour transformer l’autoport du Boulou en une plateforme multimodale de traitement de marchandises diverses, alors qu’il était voué à une disparition certaine. Egalement maire de son village dans le Val de Dagne pendant 8 années, il poursuivra ses fonctions au sein de la communauté des communes dans le Piémont d’Alaric.

 

Aujourd’hui, pilier de cette communauté de plongeurs chevronnés et passionnés, Yanis nous fait partager ses brèves que vous retrouverez dans la nouvelle rubrique « Vintage ».

 

Par ailleurs et comme promis, un prochain article vous sera proposé sur cette confrérie bien agréable, à l’initiative de Laurent Stievenazzo rapidement rejoint par Patrice Strazerra qu’on ne présente plus.

 

Nous commençons donc par une première tranche de vie et le partage des premières bulles de Yanis Efthimiopoulos.

Bonne lecture !

 

 

Plouf !

La mer, pourtant très calme, se teinte d'un bleu sombre inquiétant, et je la scrute, ne sachant dire si cette nuance est encourageante ou constitue au contraire un avertissement sans frais à destination des imprudents qui tenteraient d’en violer l’intimité.


La Marie Théodora, qui a vu défiler tous les plongeurs de la famille et leurs amis, avance en gémissant sous les discrets coups de rames de mon père. Il cherche à la fois un petit fond et un paysage sous marin sympathique pour cette première plongée en bouteilles, car le scaphandre dit autonome couché près de lui en comporte trois petites, recouvertes d’un curieux mélange de rouille et de peinture verdâtre. Le cylindre chromé encadré de deux tuyaux annelés qui surmonte l’ensemble évoque une pieuvre apeurée crachant son encre.
J'ai bien retenu les leçons dispensées par mon père, et je fais craquer mes tympans afin de les tester.
J'enduis de salive la vitre du masque noir afin d’en chasser la buée : il s’agit d’un vieux masque Italien, de marque « Pinocchio »équipé d’un nez de caoutchouc qui facilite l’équilibrage des tympans, et dont la bride centrale me fait quelque peu loucher.


Je sais que je dois regarder la surface et souffler par le nez si d’aventure il se remplissait d’eau. Je sais que le détendeur doit se positionner strictement entre mes omoplates. Je sais que je dois chasser l’eau des tuyaux, ou calmer un éventuel essoufflement en me couchant sur le dos. Je sais que je ne dois surtout pas retenir ma respiration en remontant.... si toutefois je remonte.
Au fait, j’ai oublié quel est le signal de détresse, et je révise hâtivement tous les autres...
J'ai froid, et soudain très envie de rentrer, alors que j’ai tant rêvé de ce moment ! Je vois bien que papa m’observe du coin de l’œil tout en sifflotant une chansonnette où il est question d’un certain Cupidon à qui son père propose aimablement du fromage.


Connaissant la rime riche qui termine la chanson, je me fends d’un pauvre sourire qui ne lui échappe pas : il range alors les lourdes rames sur le plat bord, ôte les dames de nage, et laisse filer l’ancre et sa chaine qui s’immergent en protestant bruyamment à la proue.
Il me demande alors d’enfiler palmes, masque et tuba, ainsi qu’une ceinture très légèrement lestée bricolée pour l’initiatique circonstance.Je me mets frileusement à l’eau, quelque peu angoissé, et, sur ses indications, me dirige tant bien que mal vers la chaine de l’ancre que j’agrippe fermement tandis qu’il capelle doucement le tri bouteilles sur mon dos. Il en règle fermement les sangles dorsales et la « sous cutale » fixée à ma ceinture lestée. Je suis alors saisi d’une totale surprise, car mon équipement respiratoire, que j’avais du mal à soulever sur terre, se fait très léger sur mes épaules !


Puis il rabat les tuyaux annelés par dessus ma tête tout en les secouant, et ouvre la robinetterie.
Ainsi qu’il me l’a indiqué, je lâche alors l’embout de mon tuba pour mordre en regardant le ciel celui du détendeur dans lequel je souffle, ce qui a pour effet immédiat de créer un tintamarre inattendu dans mon dos. J’inspire alors, non sans appréhension, emplissant mes poumons d’une bouffée d’air glacé au goût métallique, et j’effectue enfin timidement l’apprentissage de ce mode de respiration tant répété à terre.


De son pouce tourné vers le bas, tel un empereur romain ordonnant la mise à mort du gladiateur vaincu, il me demande de me laisser descendre, tête en l’air, verticalement le long de la chaine de l’ancre. Je m’exécute, quelque peu affolé, en pinçant longuement mon nez afin d’équilibrer mes tympans qui émettent de furieux craquements libérateurs, tandis que j’entends nettement le vacarme de mes expirations qui vibrent derrière moi, et la finesse du son fluté de mes inspirations dont les bouteilles d’air deviennent la caisse de résonance.
Et c’est ainsi que je me retrouve soudain touchant un sol caillouteux de mes palmes qui soulèvent un fin nuage de fumée, dans une eau limpide sur laquelle convergent de nombreux rayons de soleil, au pied d’un minuscule coralligène peuplé de bondissants poissons de roche. Je me détends, car je sens que j’y suis enfin, et esquisse quelques brasses maladroites en direction du rocher, le ventre noué d’un plaisir nouveau qui dure toujours, et s’est même exacerbé malgré le temps qui est passé.


A chaque fois que j’expire, je me retrouve collé au fond, alors que les inspirations me soulèvent légèrement.
Papa, toujours en apnée, me fait signe de m’avancer vers lui, et me montre par gestes comment utiliser mes jambes et oublier mes bras. Il m’indique la présence de girelles sous un caillou, caresse un violet qui se raidit, et effarouche une petite colonie de spirographes qui respiraient tout près d’une blanche gorgone. Il m’apprend, par gestes, à regarder devant moi, et non sous moi, et c’est ainsi que je peux contempler la fuite éperdue d’un banc de sars dérangés par mes mouvements de pantin.


Je suis maintenant chez moi, et je me lance dans une folle cabriole qui dérègle immédiatement le débit du détendeur, me privant d’air durant une brève seconde, puis soufflant puissamment son mécontentement.
C’est alors que papa, qui s’est sans doute exténué à travers ces longues apnées, me montre l’ancre et la chaine, le pouce en l’air, signifiant ainsi qu’il est temps de remonter à l’air dit libre, ce que je fais lentement, en respirant à fond. Une fois en surface, j’ôte mon embout afin de crier la joie qui est la mienne....et je bois une bonne tasse, car j’ai omis de remettre mon tuba.

C’est donc toussant et crachant que je me retrouve accroché au flanc rassurant de l’antique Marie Théodora, pendant que papa décapelle en rigolant les lourdes bouteilles qu’il parvient aisément à remonter à bord.
Je claque des dents, mais la fierté qu’éprouve l’enfant de neuf ans est sans limites, car j’ai conscience d’avoir soulevé une petite partie du voile mystérieux qui recouvre les exploits des scaphandriers de la famille.

 

Cinquante cinq ans ont passés depuis cette première immersion.
Elle a été suivie de milliers d’autres, en général très gratifiantes, effectuées à divers endroits et pour diverses raisons, parfois même sans autre raison que la joie d’évoluer dans cet immense élément d’où nous sommes tous issus.
Il y a bien longtemps, un jour où j’étais en train de me préparer à plonger au large de Cerbère à bord de la barque d’un vieux pêcheur, celui ci me dit, tout en me montrant la mer :

« Penso que t’estima, aquella done »

« Je crois bien que cette femme t’aime. »

J’ai donc peut être été payé de retour.

 

Yanis Efthimiopoulos

 

 

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